Les 22 BD, mangas et comics préférés des critiques du « Monde » en 2024
Pauline Croquet, Alexis Duval, Angèle Guicharnaud, Adrien Le Gal, Raphaëlle Leyris, Cédric Pietralunga, Frédéric Potet et Pierre Trouvé
Les journalistes du « Monde » vous conseillent des albums pour tous les goûts. Luz, Yudori, Riad Sattouf, Nicole Claveloux, Quentin Zuttion, Nylso, Zoe Thorogood, Damien Cuvillier… Autant de bédéastes à déguster et à offrir pour les fêtes.
LA LISTE DE LA MATINALE
Les critiques du Monde qui écrivent sur la bande dessinée, le manga et les comics vous proposent une sélection de leurs albums préférés parmi ceux parus au cours de l’année 2024. Une liste de 22 albums, où l’on croise poètes, anges gardiens, travestis, divinités ou dépressifs.
Les choix de Pauline Croquet
« Tokyo, ces jours-ci 1 », de Taiyo Matsumoto : mangaka un jour, mangaka toujours
Le premier tome de Tokyo, ces jours-ci confirme le talent de l’auteur d’Amer béton (Tonkam, 1996) et Sunny (Kana, 2014-2016), l’un des plus formidables auteurs de manga contemporains, imbattable dans l’art de donner de l’épaisseur à ses personnages. Feuilleter un nouvel album du maître, c’est renouer avec les jeux de perspective qui caractérisent ses cases, mais aussi avec ses paysages urbains.
Le récit s’ouvre sur la démission de Shiozawa, superéditeur qui accompagne les dessinateurs japonais – sans équivalent chez nous. Le personnage va alors entamer une curieuse tournée des mangakas qui ont émaillé sa carrière. Taiyo Matsumoto les montre dans les rares temps morts que leur offre leur exigeant métier : rendez-vous dans un café, entraînement de base-ball, etc. Sous sa plume se croisent l’écrivain vedette à l’inspiration déclinante, le jeune bédéaste aigre, l’ancienne autrice prometteuse devenue mère. Plus qu’un manga sur le manga, l’album se fait examen de ceux dont la passion est anesthésiée par le cours de la vie. P. Cr.
De Taiyo Matsumoto, traduit du japonais par Thibaud Desbief, Kana, 220 p., 12,95 €, numérique 7 €.
« Les Enfants de l’empire 1 », de Yudori : l’éducation sentimentale
Artiste sud-coréenne dont la culture visuelle est fortement imprégnée de manga, Yudori situait ses deux premières BD en Occident. Avec ce troisième album, premier volet d’une trilogie, l’autrice revient à son pays pour raconter une relation naissante au tournant des années 1930, sous l’occupation japonaise. Celle de deux adolescents chez qui on devine le déchirement de toute une population : Arisa Jo, bourgeoise fortunée empreinte de modernité occidentale, et Jun Seomoon, héritier traditionaliste de l’aristocratie rurale déclassée.
Les Enfants de l’empire permet à Yudori de prendre de la distance avec les récits coréens officiels sur la période, développant chez ses personnages des attitudes ambivalentes face au colonisateur. Son album est également vecteur de discussion sur l’émancipation féminine à cette époque. C’est aussi une étude fine de l’éveil sentimental et érotique d’Arisa et de Jun. Le désir et le regard féminin de l’artiste prennent vie dans un dessin baigné d’élégance. P. Cr.
De Yudori, traduit du coréen par Chloé Vollmer-Lo, Delcourt, 224 p., 20 €, numérique 14 €.
« Land » : divinités géantes susceptibles
Land – « territoire » en anglais – est un nom tout trouvé pour cette série distinguée dans son pays du prestigieux prix Tezuka. Son action se déroule dans un monde rural perclus de superstitions, inspiré visuellement du Japon traditionnel, et surveillé en ses quatre points cardinaux par des divinités géantes. Les habitants s’efforcent de ne pas éveiller leur courroux sous peine de subir des catastrophes naturelles. Plus curieuse, la jeune Ann va chercher à découvrir, par-delà les frontières, l’autre monde qui lui est interdit.
La mangaka Kazumi Yamashita excelle à mettre en appétit grâce à un jeu de mystères qui ne font que s’épaissir à chaque réponse apportée. La fin de ce premier tome induira le lecteur en erreur avec délectation : dans ce récit qui est teinté de folklore, il ne semble pas tant question de discussion entre spirituel et réel, mais de fracture entre modernité et retour aux sources. P. Cr.
De Kazumi Yamashita (tome 1), traduit du japonais par Miyako Slocombe, Mangetsu, 368 p., 9,95 €, numérique 5 €.
Les choix d’Alexis Duval
« Salon de beauté » : écailles poétiques
Jeshua, Isai et Alex sont trois homosexuels qui aiment autant shampouiner les cheveux de leurs clientes le jour que faire la fête et batifoler la nuit venue en travestis. Un étrange syndrome vient soudain mettre un terme à leur quotidien insouciant. Ce mal qui les ronge se manifeste entre autres par l’apparition d’écailles de poisson sur la peau…
Dans son adaptation de Salon de beauté, roman de l’auteur mexicain Mario Bellatin (Stock, 2000), Quentin Zuttion, déjà auteur du remarqué Toutes les princesses meurent après minuit (Le Lombard, 2022), opte pour une palette qui se décline dans de vertigineuses gammes de vert, de l’émeraude au glauque, agrémentées par des teintes orange complémentaires. Les squames qui envahissent progressivement l’épiderme des personnages sont une métaphore claire du sida et des sarcomes de Kaposi, ces tumeurs cutanées provoquées par la maladie. Autant de choix graphiques d’une poésie certaine dans un récit époustouflant.
De Quentin Zuttion, Dupuis, 184 p., 24,50 €, numérique 10 €.
« Shubeik Lubeik » : comme il vous plaira
Et si les vœux faisaient l’objet d’une industrie strictement réglementée ? C’est le postulat de départ de l’autrice égyptienne Deena Mohamed dans un album dont l’épaisseur évoque celle d’un grimoire et qui déploie une immense richesse graphique en même temps qu’une causticité réjouissante.
Soit les tribulations de plusieurs Cairotes dont le destin se trouve conditionné par l’obtention d’un vœu de première classe, ceux dont l’efficacité est garantie. Formuler son désir le plus cher plonge les personnages dans des abîmes de perplexité. Trouver les mots justes, oui, mais à quoi bon alors que le sort se joue des envies de chacun ? La lecture enivrante de Shubeik Lubeik (« vos désirs sont des ordres », en arabe) donnera furieusement envie de se replonger dans la philosophie morale dont l’ouvrage se nourrit. Al. Du.
De Deena Mohamed, traduit de l’arabe (Egypte) par Victor Salama, Steinkis, 516 p., 35 €, numérique 10 €.
« Clémence en colère » : réparer les vivantes
Clémence, l’héroïne québécoise du vibrant nouveau roman graphique de Mirion Malle (à qui l’on doit Adieu triste amour, paru en 2022 chez La Ville brûle), fait partie d’un groupe de parole de victimes de violences sexuelles. A l’aide d’un compagnonnage amical, mais aussi littéraire (Dino Buzzati, Lola Lafon) et musical (Mylène Farmer, Britney Spears, Céline Dion), la jeune lesbienne tente de se libérer de la rage qui l’anime depuis tant d’années à l’égard des hommes agresseurs.
« Moi quand je te vois, quand je t’écoute, ça me donne envie de continuer à exister », dit-elle à une autre femme lors d’une thérapie collective. L’autrice française établie à Montréal, qui s’est fait connaître avec son blog BD féministe « Commando culotte », signe un album coloré, éminemment pop et à l’humanité cathartique. Al. Du.
De Mirion Malle, La Ville brûle, 224 p., 23 €, numérique 16 €.
Les choix d’Angèle Guicharnaud
« Les Julys » : nature miniature
Génies de la nature et anges gardiens, messagers de l’imaginaire et créatures éphémères, les Julys apparaissent chaque 1er juillet et disparaissent le 31. Se déplaçant en file indienne pour mieux braver les éléments, elles accompagnent dans leur déambulation estivale un père et son fils. Fait de milliers de petits traits noirs juxtaposés, le dessin miniaturiste de Nylso traduit à merveille une nature à la fois sombre et apaisante – vent dans les herbes hautes, pluie sur les rochers –, dans laquelle se fondent aussi bien le duo de personnages que les Julys en question.
L’alternance de planches très cadrées façon strips et d’autres plus désinvoltes parvient à étirer le temps et invite à la divagation. La parole, elle, se fait rare, précieuse. Derrière des dialogues simples, les questionnements sur la filiation, sur la transmission et plus généralement sur l’existence affleurent. Une belle manière d’inviter le lecteur à apprendre à mieux regarder et écouter son environnement. Une belle façon, aussi, de dire au revoir à l’été. A. Gu.
De Nylso, Misma, 328 p., 24 €.
« Walicho » : sacrées sorcières
Trois femmes et un bouc aux pouvoirs occultes. Voilà le curieux attelage qui débarque sur les quais du port de Buenos Aires en 1768 et constitue le cœur de l’intrigue de Walicho, le nouvel album de Sole Otero. Du XVIIIe siècle à nos jours – sans jamais sembler vieillir –, ce quatuor singulier nourrit un récit choral aux accents féministes. Neuf histoires, narrées du point de vue des personnages qui croisent leur chemin : un trentenaire qui s’interroge sur sa virilité ; une jeune femme atteinte d’agoraphobie cloîtrée derrière ses écrans ; une mère qui cache son enfant juste né à ses patronnes…
Après son précédent album en partie autobiographique (Naphtaline, Çà et là, 2022), salué par la critique, l’autrice argentine s’attaque au fantastique avec succès. Son dessin rond mêle couleurs froides et criardes pour saisir la part d’ombre et de lumière de ces sorcières, femmes indépendantes, insoumises, guérisseuses averties ou maléfiques. Résultat : un enchevêtrement envoûtant. A. Gu.
De Sole Otero, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, Çà et là, 376 p., 28 €.
« Philiations », tome 1 : introspection multidimensionnelle
« Il s’appellera Gwenael ou je m’en désintéresse », lance à sa femme sur la table d’accouchement le père de Gwen de Bonneval. Cette scène d’ouverture de Philiations donne le ton. Celui d’une autobiographie peu classique dans laquelle l’auteur nantais se livre à une introspection et mêle habilement les questionnements sur son héritage, sa prise de conscience écologique et ce qu’il a à transmettre.
Sans jamais verser dans le discours moralisateur, le dessinateur dissèque avec franchise et tendresse son écoanxiété ainsi que ses rapports à un père absent, à une mère cachottière parfois défaillante, à un fils qui peine à calmer ses colères ou encore à un grand-père résistant devenu aide de camp du général de Gaulle. On referme l’album sans réponse simpliste, mais avec de nombreuses questions sur son propre héritage, sa conscience écologique et, surtout, l’envie de poursuivre la réflexion avec le second tome. A. Gu.
De Gwen de Bonneval, Dupuis, 224 p., 26 €, numérique 10 €.
Les choix d’Adrien Le Gal
« Deux filles nues » : l’épopée de l’art dégénéré
En 1919, à Berlin, Otto Mueller donne naissance à une toile, pendant que son modèle prend froid : Deux filles nues. Sitôt achevé, le tableau cesse de lui appartenir : d’autres regards s’y posent, l’interprètent, l’adorent ou le détestent pour tout ce qu’il n’est pas. Selon les nazis, cette œuvre d’un peintre d’origine tzigane est un exemple parfait d’« art dégénéré » : c’est ainsi qu’elle sera exposée, livrée à un public au sein duquel elle trouvera pourtant des admirateurs discrets.
Luz, auteur rescapé de l’attentat de Charlie Hebdo en 2015, met en scène la montée de l’extrême droite, de la haine et de l’ignorance dans les années 1930. L’album est aussi remarquable pour sa narration audacieuse : le lecteur est comme caché dans le tableau et observe, silencieux, les passions gaies ou tristes éclore autour de lui. Le contrechamp du tableau de Mueller, riche des autres toiles condamnées par les nazis, est superbement réalisé, derrière un filtre ocre-brun doux créant un voile apaisant entre le lecteur et les fracas de l’histoire. A. L. G.
De Luz, Albin Michel, 196 p., 24,90 €, numérique 17 €.
« La Route » : une tempête et des crânes
La fin du monde civilisé a eu lieu : dans une Amérique dévastée, « l’homme » marche avec « le petit » vers le sud. Pas plus que le roman de Cormac McCarthy, on n’ouvre innocemment La Route, sa magistrale adaptation par Manu Larcenet. L’effroi dans lequel il plonge le lecteur est glaçant, renforcé par les choix graphiques du dessinateur et son inventivité dans le maniement des nuances de gris. Quant à la violence, elle est d’autant plus tétanisante qu’elle n’a jamais rien de gratuit.
Au-delà de l’hommage réussi et fidèle au romancier américain, Larcenet s’autorise avec bonheur quelques pas de côté. Une allusion aux dessins de Sempé vient troubler ce huis clos américain : l’apocalypse promise par McCarthy aux Etats-Unis a-t-elle gagné tous les continents ? De même, les aspects les plus mystiques du roman ont été gommés de l’adaptation, la rendant moins imperméable. Ces légères réinterprétations offrent une nouvelle lecture de l’œuvre, au point que les deux pourraient bien, un jour, sembler indissociables. A. L. G.
De Manu Larcenet d’après Cormac McCarthy, Dargaud, 160 p., 28,50 €, numérique 15 €.
« Les Nouveaux Venus » : l’école de Babel
La classe de Sophie ne ressemble pas à celle des autres maîtresses : ici, les enfants ne parlaient, à leur arrivée, pas un mot de français. Nous sommes en UPE2A, sigle barbare pour « unité pédagogique pour élèves allophones arrivants », et l’album d’Aurélie Castex nous raconte une histoire simple : celle d’une année scolaire faite de rencontres, de progrès, de sorties, de disputes.
Qui aurait parié qu’un album documentaire sur la vie d’une classe remuerait tant d’émotions ? Lorsque Ophélie, 6 ans, d’origine chinoise, fait pour la première fois de l’année entendre le son de sa voix, le lecteur aura du mal à retenir quelques larmes. Et que dire de cette sortie en Bateaux-Mouches, moment d’angoisse pour un enfant traumatisé par l’eau depuis sa traversée de la Méditerranée ? L’album, en faisant le pari de la sincérité, va droit au but dans sa démonstration : l’école, aujourd’hui malmenée, reste le principal moteur de l’intégration et un des derniers refuges de la mixité. A. L. G.
D’Aurélie Castex, Faubourg, 128 p., 21 €.
Le choix de Raphaëlle Leyris
« Moi, Fadi, le frère volé. Tome 1 (1986-1994) » : l’enfance en terre inconnue
Moi, Fadi, le frère volé est un contrepoint à L’Arabe du futur, cette saga autobiographique en BD au phénoménal succès (Allary, 2014-2022). Le quatrième des six tomes avait révélé le secret qui en constituait le cœur : alors que la mère, française, de l’auteur et ses trois fils vivaient en Bretagne, le père, syrien, avait enlevé Fadi, le plus jeune, et l’avait emmené dans son village, proche de Homs.
Ce nouvel opus donne à voir le point de vue de l’enfant concerné, brutalement plongé dans un pays, des usages et une langue qu’il ne connaît pas, privé soudain de sa mère, de ses frères et de ses grands-parents, livré à un père manipulateur incapable de s’occuper de lui. L’angoisse et la solitude du petit garçon serrent le cœur ; la couleur principale des pages passe, très progressivement, du jaune bouton d’or au rouge pour marquer l’arrachement et la perte que traverse l’enfant. En les transcrivant par ses dessins, des décennies plus tard, Riad Sattouf accomplit sans doute le plus fraternel des gestes. R. L.
De Riad Sattouf, Les Livres du futur, 152 p., 23 €.
Les choix de Cédric Pietralunga
« Le Dieu-Fauve » : conte crépusculaire et sanglant
Quatre ans après la sortie du dernier album de Jazz Maynard (Dargaud, sept tomes), série culte qui narrait les (més) aventures d’un jazzman cambrioleur barcelonais, le maître espagnol du dessin Roger revient avec un conte fantastique et sanglant : l’histoire d’un jeune singe, le « Dieu-Fauve », kidnappé par des humains qui décident d’en faire une arme à tuer et l’instrument de leur reconquête du pouvoir, dans un empire antique déchiré par les luttes intestines.
Au-delà du récit, solide comme souvent chez Fabien Vehlmann (scénariste des séries Le Marquis d’Anaon, Seuls, IAN, etc.), c’est, une nouvelle fois, la qualité du graphisme de Roger qui impressionne. Les découpages sont dynamiques, le trait est nerveux mais précis, les mouvements des personnages toujours justes… L’Espagnol a même gommé les défauts de lisibilité qui perturbaient parfois certaines scènes de Jazz Maynard. Réalisées en bichromie, les couleurs participent à l’atmosphère crépusculaire de cette BD de genre très réussie. C. Pi.
De Fabien Vehlmann et Roger, Dargaud, 112 p., 21,50 €, numérique 14 €.
« Revoir Comanche » : western de la fin du monde
Vieillir un personnage pour l’éclairer d’un autre jour n’est pas un procédé nouveau dans le 9e art. En décidant de redonner vie à Red Dust, le héros de la série western Comanche, créée à la fin des années 1960 par Greg et Hermann (Le Lombard, 1972-1983), le Belge Romain Renard s’attaque à un mythe. A cela près que celui-ci n’est plus que l’ombre de lui-même. Voilà des décennies que le pistolero roux n’a pas remis les pieds au ranch Triple Six ni revu sa patronne, Comanche. Quand une jeune femme le retrouve, caché au fond d’un bois, le vieil homme, désormais bourru, blanchi, dégarni et bedonnant, n’a d’autre choix que de reprendre la piste. Mais celle-ci a bien changé et les fantômes rôdent…
Cet album très personnel, réalisé dans un lavis de noir qui contribue à l’âpreté du récit, vaut surtout par l’atmosphère de fin d’un monde que Romain Renard y retranscrit, avec la même obsession que dans sa série contemporaine Melvile (Le Lombard, 2013-2022). « Les héros ne meurent jamais », dit l’adage. Rien n’est plus faux. C. Pi.
De Romain Renard, Le Lombard, 152 p., 22,50 €, numérique 10 €.
« Voleur de feu. Une vie d’Arthur Rimbaud. Livre 2 » : le poète en fugue
Dans le premier tome de sa série sur Arthur Rimbaud (Futuropolis, 2023), Damien Cuvillier s’était attaché à l’enfance du poète. Le deuxième opus s’ouvre sur la première fugue de l’adolescent de Charleville-Mézières pour rejoindre Paris. Il espère y retrouver son professeur de rhétorique, Georges Izambard, pour qui il éprouve une affection qu’il a encore du mal à nommer. Mais les bombardements prussiens de la guerre de 1870 ont coupé la ligne de chemin de fer, obligeant le jeune Rimbaud à marcher jusqu’à Charleroi, en Belgique…
Intelligemment, Damien Cuvillier comble les vides dans la biographie de l’« arpenteur de rêves », faisant de l’apprenti poète un travailleur des mots, prêt à tout abandonner pour étancher sa soif d’évasion. Une envie d’ailleurs qui l’emmènera jusqu’en Abyssinie, qui sera abordée dans l’un des trois autres tomes prévus. Les dessins à l’aquarelle de l’auteur picard atteignent ici des sommets. Certaines planches reproduisant les errances de Rimbaud sont de véritables tableaux. C. Pi.
De Damien Cuvillier, Futuropolis, 112 p., 22 €, numérique 16 €.
Les choix de Frédéric Potet
« Antipodes » : conte anthropologique
Brésil, baie de Guanabara, au milieu du XVIe siècle. Nicolas, un jeune catholique français envoyé en mission pour apprendre la langue des Tupinamba, échappe au destin de gueuleton que lui réserve une tribu amazonienne l’ayant fait prisonnier. Mieux, ses geôliers l’intègrent à leur société. Son assimilation n’est toutefois pas du goût de son supérieur, l’amiral Durand de Villegagnon (1510-1571). Emprisonné par la couronne, puis libéré par ses amis amérindiens, Nicolas accompagnera ces derniers sur le chemin de la « Terre sans mal », paradis fantasmé où la guerre a droit de cité.
Qui est le barbare, qui est le sauvage ?, interroge David B. dans ce conte anthropologique écrit du côté des autochtones, mêlant bouffées de violence et envolées poétiques. Au choc civilisationnel s’ajoute la collision entre catholiques et protestants des « antipodes ». Réflexion sans jugement sur l’acceptation de l’autre, le récit est porté par le dessin d’Eric Lambé, inspiré par les gravures d’époque idéalisant les voyages vers le Nouveau Monde. F. P.
D’Eric Lambé et David B., Casterman, 112 p., 22 €, numérique 15 €.
« La Chiâle » : l’insoutenable vulnérabilité de l’être
Comment, à partir de l’exploration d’une dépression, faire un ouvrage d’une sincérité poignante ? La prouesse de Claire Braud tient à la distance ironique avec laquelle elle s’emploie à trouver l’origine des torrents de larmes qui inondent régulièrement ses joues. Cachée derrière un avatar prénommé Carilé, l’autrice dissèque ses vulnérabilités, martyrisée par deux événements traumatisants : les attentats de novembre 2015, qu’elle « vécut » cachée dans le sous-sol d’un magasin parisien en priant pour que son statut de provinciale la soustraie aux balles, et un massacre d’Etat dans un pays asiatique, dont elle relata l’horreur en tant qu’assistante pour un documentaire.
Ne refusant aucune audace narrative, comme l’usage de l’anthropomorphisme pour évoquer des rancœurs familiales au sein du milieu agricole, le trait moins désinvolte qu’il n’y paraît de la dessinatrice examine certains maux de l’époque, du patriarcat récalcitrant à la destruction de la nature, qu’aucun épanchement lacrymal ne saurait contrebalancer. F. P.
De Claire Braud, Dupuis, 216 p., 29,95 €, numérique 10 €.
« Ce soir, c’est cauchemar » : plaidoyer pour l’imaginaire
Tenue à l’écart de la bande dessinée pendant une quarantaine d’années, l’illustratrice jeunesse Nicole Claveloux (84 ans) y revient avec un album aussi inclassable que son style hypnotique, mêlant psyché et poésie. Son action se déroule à l’intérieur même de sa boîte crânienne. Affectée à la bonne marche des activités cérébrales, une petite troupe de personnages voit arriver un « contrôleur de gestion ». Son but : rationaliser et restructurer ce « foutoir sans aucune logique » qu’est la production de songes et de cauchemars. S’ensuivront moult chamailleries et bisbilles entre les pendrillons de ce petit théâtre subliminal, voué à sonder l’âme humaine avec férocité.
L’ouvrage tient du plaidoyer en faveur de l’imaginaire. Dans une des séquences les plus réussies, plusieurs grandes figures du passé semblent sortir d’un tableau de Giorgio De Chirico, le maître de la peinture métaphysique : Blaise Pascal, Albert Einstein, Oscar Wilde et quelques autres devisent sur les vertus et les vices de l’imagination. F. P.
De Nicole Claveloux, Cornélius, 72 p., 24,50 €.
Les choix de Pierre Trouvé
« It’s Lonely at the Centre of the Earth » : autodérision et dépression
Zoe Thorogood n’en peut plus d’elle-même et surtout du statut de star montante de l’illustration, dont elle se moque au fil des pages de cette autobiographie. En 2021, la Britannique, que la presse surnomme « l’avenir des comics », se lance dans une entreprise transgressive : dessiner durant six mois son quotidien morose dans une ville du Yorkshire, sa solitude, sa dépression et ses pensées suicidaires. Elle se livre de façon désarmante sans pour autant renoncer à la légèreté.
La cacophonie de ses émotions est mise en scène tantôt par des personnages hilarants, tantôt dans des passages surréalistes. Empruntant à divers styles de la culture populaire – comics, cartoons, mangas… –, l’artiste installe avec le lecteur une tendre complicité. L’autodérision lui fait prendre de la hauteur : son humour est aussi dévastateur que ses idées noires. P. Tr.
De Zoe Thorogood, traduit de l’anglais par Maxime Le Dain, HiComics, 200 p., 28 €, numérique 10 €.
« Demon Wars » : super-héros mais seconds rôles
A ceux qui regrettent que les films de super-héros tirés de l’univers Marvel soient en panne d’inspiration, le « Momoko-verse » peut se révéler un excellent ersatz. Imaginé par l’autrice japonaise Peach Momoko, cet univers revoit et corrige les personnages iconiques de l’éditeur américain sous le prisme du folklore nippon. Faisant suite à Demon Days, sorti en 2022, Demon Wars imagine un monde magique peuplé d’esprits et de démons (yokai et oni) en référence aux Avengers.
L’aquarelliste déploie une œuvre personnelle dans laquelle les super-héros officient en tant que seconds rôles. Cet exercice de remixage inspiré des estampes classiques et des films d’animation modernes (notamment ceux du Studio Ghibli) réussit même à évacuer toute inspiration américaine. Un comble pour un comic book. Mais un pari réussi pour Marvel afin d’attirer de nouveaux lecteurs. P. Tr.
De Peach Momoko, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Makma/Mathieu Auverdin, Panini Comics, 168 p., 24 €, numérique 17 €.
« Grandville. Force majeure » : Paris revisité
Si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, que se serait-il passé ? Les Français auraient décapité la famille royale britannique et relégué Shakespeare au rang d’auteur mineur, imagine Bryan Talbot dans le cinquième tome de cette trépidante série dans laquelle Paris est rebaptisé Grandville. Un parrain de la mafia française cherche à mettre à sa botte les clans de la pègre londonienne. L’entreprise sanglante se heurte à l’inspecteur LeBrock de Scotland Yard, synthèse inattendue – mais attachante – des personnages de Sherlock Holmes et de Philip Marlowe.
Une étrange galerie d’animaux anthropomorphes (inspirée par l’illustrateur Jean-Jacques Grandville), des décors urbains mêlant les styles Belle Epoque et steampunk, des enquêtes retorses et des courses-poursuites… « A grand finale », comme on dit outre-Manche. P. Tr.
De Bryan Talbot, traduit de l’anglais par Philippe Touboul, Delirium, 195 p., 25 €.